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Cartographie de la Chique

Au fil de mes balades bruxelloises, je glane des objets perdus et je les photographie: pomme échouée, noeud flottant, papillon vert posé sur une dalle grise et humide, pans de murs, mégots de cigarettes, chiques mâchouillées, écrasées, etc. Ces traces de passage, dusage et dusure sont les points de départ de mes histoires.

Dans mes récits, les mots sagrippent aux images et les images répondent aux personnages. Il y est souvent question de disparition, damour déchu, dair marin, de lointain et de vagabondage.

En décembre 2018, le bookleg « Cartographie de la chique » est paru aux Editions MaelstrÖm, qui réunit dix courtes nouvelles écrites à partir dobjets et de traces glanés à Bruxelles.

La courte nouvelle qui accompagne la trace glanée à Ixelles est extraite du  projet Cartographie de la chique entamé en 2010.

Au suivant. Place Fernand Cocq. 

oeufchoc

Au suivant

 

Ils lont plantée sur une estrade, éclairée comme un bijou criard derrière la vitrine dun joailler. Brune, poudrée, raide comme une patte de tabouret, elle masque sa fierté derrière son sourire timide aussi ténu quun filet de bave sur une tortue miniature. Derrière le pupitre noir qui lui arrive à la poitrine, son coeur palpite à toute berzingue sous son chemisier rose à motifs multicolore. La brune fait bonne figure : les yeux bleus, ronds, tout rond, tout doux, tout niais, le teint mi-figue, mi-carotte, identique à celui des bonhommes que dessinent les enfants de troisième maternelle en utilisant le marqueur orange sans le dégrader et elle porte contre son torse un bouquet de fleurs aussi étriqué que sa jupe crayon. Elle dit au public venu l’écouter en nombre quelle ne sattendait pas à recevoir ce prix, que cest totalement irréel, totalement incroyable. À ses côtés, un petit homme gris attend comme un chien de faïence posé sur un appui de fenêtre. Il attend que la messe soit dite, quil puisse brosser son discours dans le sens du poil et remettre le prix que la brune vient de remporter.

 

Devant eux, nous voilà, envieux et jaloux, amassés comme les mailles dun tapis d’Orient sur laquelle la brune va venir claquer des bises, serrer des mains, donner quelques secondes de son temps. Et on lui sourira, on lui dira à quel point elle est formidable, à quel point son talent est lumineux, quil dégouline des murs de nos bibliothèques, que son chef-d’œuvre est bien entendu en haut de la pile de ce que lon emporterait sur une île déserte. Elle nentendra pas nos estomacs se tordre comme des serpillères, nos gorges se nouer aussi fort quun nœud de cravate devant la fulgurance de sa réussite. Elle ny verra que du feu. On y mettra les formes. Sans quelle sen aperçoive, des crocs nous pousseront, affûtés pour lui dégommer la carotide et faire gicler son sang frais sur la moquette. Puis, dun seul mouvement, on se jettera sur elle, mille corps contre un, affamés de reconnaissance, qui la déchiquetterons sans aucune retenue, comme des zombies prêts à tout pour avaler lun de ses chicots. Ensuite, on se ruera vers lestrade en piaillant « moi, moi, moi!», une main mécanique plongera dans la foule totalement déchaînée, nos bras se tendront vers le plafond, cherchant à attraper la floche, tirant sur tout ce qui pend, sappuyant sur les chaires meurtries de la brune baignant dans son sang. Et la main mécanique rencontrera une autre main qui sy cramponnera et elle la remontera sous les cris féroces de celles qui nont pas été prises. La main plantera l’étiquette du succès sur le nouvel élu, elle lui dira quoi dire, quand sourire, à qui parler. Elle lui apprendra tout ce quil faut savoir. La main mécanique ne choisit pas, elle pioche, comme à la loterie, aussi aléatoire quun ticket à gratter. Elle na aucun jugement, aucune conscience. Et la morale? Le bonheur des uns, fait le malheur des autres

Etcetera.