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Wollekes

Wollekes

On peut observer toutes sortes de traces poétiques dans la ville pour peu qu’on soit attentif. Il y en a aussi qu’on ne peut pas rater, elles nous sautent aux yeux, nous accrochent la rétine par leur fantaisie, leurs couleurs. C’est le cas de cette installation connue par bon nombre d’Ixellois, cet arbre solitaire situé sur le rond-point place Henri Conscience dont l’écorce est recouverte d’un joli manteau de laine.  Je m’étais toujours demandé quelles étaient ces personnes qui s’amusaient à couvrir le mobilier urbain de tricot, ce qui les motivait à poser ce geste anonyme. Et, par chance, j’ai pu les rencontrer, leur poser quelques questions  mais aussi les suivre lors de l’une de leur action que je vous invite à découvrir.

L'Interview

Q : Quand et comment avez-vous appris le tricot ?

Cindy : Alors moi je ne tricote pas, je crochète uniquement. J’ai appris quand je suis arrivée à Bruxelles, j’ai commencé à travailler dans un service où on faisait des réunions toutes les semaines. Et donc avec ma collègue, pendant les réunions, elle m’apprenait à crocheter. Voilà (rire).

Catherine :  Moi j’ai appris enfant. Quand j’étais gosse, j’étais un peu solitaire, j’aimais bien bricoler, faire des petits trucs.

 

Q : D’où vous est venue l’envie de vous lancer dans le Yarn Bombing (tricot-graffiti) ? Qu’est-ce qui vous a amené à cette pratique ?

Cindy : Moi j’habillais déjà des poteaux avant de faire des écharpes. Et j’étais toute seule, c’était long, et du coup on m’a dit il fallait que je crée un collectif et donc j’ai trouvé des gens, on a trouvé des lieux et petit à petit le groupe  s’est agrandi.

Catherine : On ne se connaissait pas du tout avant. En fait moi, c’était le petit copain de ma fille qui m’a dit  j’ai une copine qui fait des trucs géniaux, je suis sûr que ça te plairait, faut que tu viennes et voilà, je suis venue  et puis…

Cindy : …On avait fait un atelier à la Gougoutte à pépé, c’est là que tu nous avais rejoints. Et puis elle est toujours là (rire). Y a longtemps maintenant.

 

Q : Ca fait combien d’années que le collectif existe ?

Cindy : Début janvier 2013, et là on va être en 2020 donc 7 ans. Catherine est arrivée un an ou deux après.

 

Q : Combien de personnes sont impliquées dans le collectif ?

Cindy : Avant il y en avait beaucoup, maintenant moins. On a déjà été une bonne dizaine par semaine. Fut un temps où on faisait aussi des actions et où on avait 30 à 40 personnes avec nous, mais plus maintenant. On est plus discrètes (rire).

 

Q : Et quelle a été votre première réalisation collective ?

Cindy : La toute première, on avait fait des panneaux publicitaires. On a été accueillis par un centre culturel, le Elzenhof, et on avait fait le panneau publicitaire de l’entrée. Sinon en extérieur c’était l’arbre (place Henri Conscience), la première version.

 

Q : Depuis votre lancement, combien de pièces avez-vous installées dans l’espace public ?

Cindy :  Alors là je ne sais pas…on en fait au moins trois par an, mais quand on était une dizaine on en faisait genre tous les trois mois. Maintenant on en reste à trois par an.

Catherine : Oui puis ça dépend, on fait parfois des trucs plus grands, puis des plus petits, des décorations de statues ou des choses comme l’arbre.

Cindy : Oui c’est ça, ça reste un travail qui prend du temps.

Q : Comment choisissez-vous vos endroits, vos projets ?

Catherine : L’inspiration du moment, c’est vraiment les idées qu’on lance et que les autres prennent ou pas.

Cindy : Oui ou alors on a une tradition de Noël. Chaque année on se  dit tiens, quelle statue on va habiller ? Ca fonctionne un peu dans les deux sens.

 

Q : Et dans les statues que vous avez habillées, j’ai vu qu’il y avait celle de Jean-Claude Van Damme, quelles sont les autres ?

Catherine : Y a eu Madame Chapeau, le policier qu’on fait trébucher, Vaartkapoen…

Cindy :  Y a eu aussi Peter Pan, Bruegel, et d’autres encore…

 

Q :  Est-ce que vous avez des préférences dans vos installations ? Dans les choix de lieux, de mobiliers ?

Catherine : Ce qui est chouette c’est quand les gens du quartier aiment bien, se l’approprient, ça fait bouger un peu les choses, c’est vraiment ça qui est gai.

Cindy : C’est vrai qu’on a tendance à habiller les choses devant lesquelles on passe régulièrement aussi mais y a des endroits qu’on vise, comme l’arrêt de bus Laine ou la statue qu’on a l’intention de faire pour Noël, on sait que dans la journée ça aura probablement disparu mais on le fait !

 

Q : Quelle a été la réalisation la plus ambitieuse ou la plus complexe ?

Catherine : Je ne sais pas…enfin moi ce qui m’a beaucoup émue c’était les fleurs crochetées que j’avais fait au Steenrock. C’est un festival qui a lieu devant le centre 127 bis à Steenokkerzeel pour sensibiliser les gens au sort des étrangers enfermés là et donc y avait toutes ces fleurs et les gens pouvaient les prendre et les accrocher eux-mêmes au grillage et du coup ça faisait une décoration et ça permettait aux gens de s’impliquer.

Cindy :  Moi je crois que l’éléphant a été un projet hyper lourd et strict au niveau des délais, du travail…ça a été un projet qu’il fallait vraiment tenir du début jusqu’à la fin.

 

Q : Et c’était où  cet éléphant ?

Cindy : On participait au festival des expressions urbaines qui à l’époque se passait sur la dalle du Parlement européen, donc c’était pour un événement d’une journée. Et maintenant, l’éléphant est toujours là dans les locaux du Elzenhof qui est en travaux mais le directeur a dit ne vous inquiétez pas, on le garde, c’est notre éléphant, on va en prendre soin pendant les travaux et il sera encore là après. Donc un jour il sera à nouveau visible mais ils le gardent, ils n’ont pas envie de le lâcher, c’est très bien.

Catherine : Parce qu’il n’y a pas que l’éléphant, il y a aussi la souris catcheuse mexicaine qui écrase l’éléphant évidemment donc l’éléphant est tout éclaté, en morceaux avec ses viscères qui  sortent (rire).

Q : J’aimerais revenir sur cet arbre place Henri Conscience et que vous m’en disiez un peu plus sur ce projet qui n’est clairement pas du petit gabarit.

Cindy : Alors au tout début, il y avait un collectif qui faisait des capsules vidéo et qui cherchait des sujets du quartier, des citoyens, des habitants et qui s’appelait Jojo les bons tuyaux, elle habitait rue Sans Souci. Et donc, elle a cherché un peu comment nous joindre  et elle a fini par nous retrouver au Elzenhof. Elle est venue nous rencontrer et nous a dit voilà j’aimerais faire une capsule mais il faudrait vraiment marquer le coup. Nous on n’avait encore jamais fait de grand projet donc on n’avait pas vraiment d’ambition et elle nous disait qu’est-ce que  vous avez, qu’est-ce  que vous voulez faire ? Et nous, on ne sait pas…Elle nous explique alors que près de chez elle il y a un arbre, tout seul sur un rond-point et que  serait vraiment un endroit parfait. Et moi j’ai commencé à me marrer, j’lui dis ok, c’est l’arbre en face de chez moi…Moi je ne voulais pas le proposer parce que ça faisait vraiment « je crée un collectif pour décorer ma maison ». Mais quand elle l’a proposé, clairement les gens étaient tous emballés. Donc c’est comme ça que c’est né. C’est Jojo les bons tuyaux qui pour une capsule vidéo a lancé l’idée. Alors on a fait la capsule et à ce moment-là y a énormément de monde qui est venu, ça a bien fait connaître le collectif par après. Et puis au bout d’un an et demi, deux ans, je me suis dit bon les gars ça commence à tomber en lambeaux, c’est pas beau, j’enlève, et tout le monde a dit non l’enlève pas, on recommence, on en fait un autre et c’est comme ça que maintenant je dis à chaque fois bon c’est fini,  on l’enlève, et tout le monde dit non on continue, on le refait.

 

Q : Ca fait déjà combien de fois qu’il fait peau neuve ?

Cindy : Je crois que c’est la troisième fois. Au mois d’avril ça fera 7 ans.

 

Q : Ca prend combien de temps ?

Cindy : Jusqu’à maintenant on a toujours été au moins 5 à travailler dessus et ça prend entre 4 et 6 mois. Mais parfois on a d’autres projets en parallèle.

 

Q : Si certaines de vos installations perdurent, ce n’est pas le cas pour toutes. Est-ce que ce côté éphémère fait partie du jeu, est-ce une intention ou est-ce que parfois vous regrettez qu’elles soient enlevées ou emportées par un passant vu le travail que ça a impliqué ?

Catherine : C’est gai que ça reste un peu, que les gens en profitent, qu’ils puissent la voir mais ça ne doit pas être un truc avec une barrière Nadar autour. On ne demande pas la permission, on dépose ça…pour moi ça fait partie du jeu.

Cindy : Après c’est marrant de voir comment ça évolue d’un quartier à l’autre. Il y a des endroits où on se dit demain ce ne sera plus là et on repasse trois semaines après et il y a encore une trace. On fait aussi des projets où on va vers des gens. Par exemple à la Saint-Valentin on avait distribué des petits cœurs, on va vers les gens, on leur donne quelque chose mais la façon dont c’est perçu n’est pas du tout la même. Quand on leur donne quelque chose en général ils refusent mais quand c’est dans la rue par contre ils le prennent comme si c’était pour tout le monde et que ça leur appartenait aussi quoi. C’est marrant de voir la réaction et la façon dont les gens s’approprient ce qu’il y a autour d’eux.

Q : Vous avez déjà été confrontées à des réactions qui vont ont surprises ?

Catherine : Quand on avait été place Morichar à Saint-Gilles, on avait fait de superbes abat-jours recouverts de crochets et on les accrochait dans les arbres du parc. Puis à un moment y a un voisin qui habite en face qui a ouvert sa fenêtre et qui a crié je vais appeler la police si vous continuez. On avait quasi fini donc on est vite reparties (rire).

Cindy : Et de nouveau, trois semaines après il y avait toujours des abat-jours, plus tous mais…il n’a probablement jamais appelé. Quoi que, une fois j’ai eu un contact avec une dame qui travaille à la commune de Saint-Gilles et quelqu’un avait porté plainte. La dame de la commune lui aurait répondu monsieur c’est de l’art et l’art on ne touche pas !

Q : Quel est votre prochain projet ?

Cindy :  On va essayer de tenir les délais pour faire une statue de Noël et il y a un projet à moitié perdu dans les cartons. C’était une action pour sensibiliser au fait que des lieux utilisés par les sans-abris étaient bloqués.

Catherine : Y a des tas d’endroits avec des petits surplombs qui peuvent protéger de la pluie et on y met des grillages pour empêcher des gens d’y dormir…

Cindy : Donc nous on voulait recréer un décor, comme si quelqu’un habitait sur le lieu. Mais on en a perdu une partie dans les déménagements…

Q : Un conseil à donner aux personnes qui souhaiteraient se lancer dans le Yarn Bombing ?

Cindy :  Faites-le, ne demandez des autorisations à personne. Plus on réfléchit, moins on le fait.

 

Q : Et si quelqu’un souhaite contacter ou rejoindre votre collectif, comment ça se passe ?

Cindy : La première chose c’est de joindre le groupe Facebook des Wollekes et puis de participer aux réunions qui se passent tous les lundis soir. C’est ouvert à tous, même aux personnes qui ne savent pas crocheter !

Vous souhaitez suivre les activités du collectif Wollekes ou les rejoindre dans leurs aventures ? Ça se passe par ici : https://www.facebook.com/groups/yarnbombingbruxelles/